Le nez – Olivier Douzou

Paré des attraits de la prestigieuse collection blanche des éditions Gallimard, l’album Le nez à toutes les chances d’attirer un lecteur adulte en quête de lecture honorable. D’autant plus que le titre lui-même augure une lecture des plus prometteuses, celle d’une des nouvelles pétersbourgeoises d’un grand maître de la littérature russe, Gogol (1836). Un matin, le barbier petersbourgeois Ivan Iakovlévitch découvre un nez dans son pain. Ce nez n’est autre que celui de l’assesseur Kovaliov.

le nez

A bien y réfléchir, on se demande comment une telle nouvelle peut faire l’objet d’une adaptation auprès d’un jeune lectorat, tant l’absurde et l’étrange voire le tragique, imprègnent l’hypotexte. A moins qu’il ne s’agisse d’autre chose…

La réponse ne se fait pas attendre pour peu que l’on s’aventure à l’intérieur de l’album. La page de titre révèle en effet une métamorphose des mentions de la première de couverture. Comme si, à la faveur d’une page tournée, certaines lettres s’étaient déplacées, le nez devenant le dez, Olivier Douzou se transformant en Olivier Nouzou, jusqu’à la dédicace bour Léa et à la maison d’édition transformée pour l’occasion en éditions BéBo. Tournant la page encore, l’incipit confirme les termes de l’histoire : non seulement, il s’agit bien de l’histoire d’un dez, mais d’un dez gomblètement mouché partant en quête du grand bouchoir.

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Ainsi, se noue le pacte de lecture aux seuils de l’album, un jeu de réécriture, un jeu absurde et déroutant engageant autant le regard adulte que celui de l’enfant. Et comme toujours, dans les histoires d’Olivier Douzou, la mise en scène réclame la participation de tous : l’album dans sa matérialité, le papier, le format, les couleurs, le texte et l’image, modifiant ainsi profondément les rapports traditionnels entre texte et image. Récompensé en 2006 du prix Baobab de l’album le plus innovant, l’œuvre demeure audacieuse autant par le caractère dual de sa réception que par l’originalité de ses procédés narratifs.

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Si la langue et la nature des personnages, des dez, déterminent l’étrangeté et le burlesque du récit, sa structure à l’inverse s’organise sur la base d’un scénario traditionnel. L’auteur ménage ici un itinéraire de lecture proche du schéma actanciel du conte. A la situation initiale du constat de l’état mouché du personnage principal, succèdent en effet plusieurs étapes, officiant en un balisage familier du jeune lectorat : l’évidence de la quête, trouver un objet adjuvant, le grand bouchoir à la faveur d’une rencontre, celle d’un mouton, entendez bouton, puis la rencontre d’autres compagnons de route, d’autres dez tout aussi insolites les uns que les autres : une trompe d’éléphant (une trombe), un nez de clown (un dez de gloun), un groin, un bec d’oiseau (un mec), une truffe de chien (une druffe). L’histoire raconte les péripéties traversées par ces compagnons de voyage, dues essentiellement au croisement de personnages perturbateurs, un dez en bois, Binoghio, sergent Bebber, un dez de tabadoir et un grand bougeoir.

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Jeux de sons, jeux de mots, jeux de sens, tout ici invite au rire et à la mise en voix de l’album.Textes et images travaillent en collaboration pour une mise en scène sonore et humoristique de l’histoire. L’ensemble de la double page est investie par les images et les mots, saturant l’espace de bruits, sortes de résonances plastiques.

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Le rire est joyeux mais aussi grinçant quand l’image vient troubler le sens. La mise en page dissociative suspend parfois le mouvement de la lecture, attirant ainsi l’attention du lecteur. Propice à une lecture de détail, elle orchestre à la fois les ruptures et les tensions sur l’espace de la page, le plus souvent saturé de noir. La lecture provoque d’abord le rire, né du décalage entre le comique du texte et l’atmosphère lourde de l’image.

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Le contraste entre la légèreté du texte et la pesanteur de l’image engendre pourtant un décalage  troublant. A la faveur d’une exploration plus profonde de l’image, le lecteur découvrira peut-être en effet qu’une autre image apparaît sur la page. Il faudra retourner le livre pour la découvrir et comprendre qu’un autre récit, inversé, plus sombre, est peut-être à l’œuvre dans l’histoire. C’est en effet un visage blafard aux yeux noirs, sans expression, sans nez qui apparaît au lecteur. Celui-ci est alors engagé dans un rapport interactif au livre. Ce procédé rappelle un autre album d’Olivier Douzou, Luchien, à ceci près que dans ce livre, il structure l’histoire entière[1]. Aiguisé par cette découverte, le regard du lecteur découvrira la présence d’autres visages, parsemant l’histoire d’éclats d’humour noir.

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Dans ce livre, plus que les personnages, c’est bien le langage qui est le héros de l’histoire. A l’instar des œuvres de Rabelais, il colonise la page et engage le lecteur. En filigrane, l’histoire vient en raconter une autre. Elle enseigne les voix d’hier, celles d’autres histoires, celles de Gogol d’abord, puis celles de l’OuLiPo (Ouvroir Potentiel de Littérature) et des contes ou bien encore celles des cours d’école. Une petite formule, En chebin on a rengondréstructure le récit, accompagne le cheminement progressif du héros dans sa quête. Ce faisant, elle fait évidemment résonner la voix lointaine de la comptine traditionnelle « La fille du coupeur de paille »  dont les accents mélodiques passent de voix en voix depuis la nuit des temps…

L’espace de l’album est alors le lieu d’une rencontre et l’occasion pour le lecteur de tisser des liens vers d’autres histoires, sans frontière d’âge.

                                                            Le nez, Olivier Douzou – Editions Mémo, 2006. 

Et pour une mise en voix , voici une bande-annonce de promotion du livre, créée par la maison d’édition italienne Orecchio Acerbo Editore: 

 

[1]  Luchien, Olivier Douzou. Editions du Rouergue, 2000.

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