La série Martine : regard d’enfant, une réception singulière de lecteur.

martine litA l’instar de Gédéon1, les albums de Martine ont fait partie de mes toutes premières lectures d’enfant, vers 6-7 ans. Ces livres m’émerveillaient et je serai malhonnête de soutenir l’inverse sous prétexte que mon regard d’adulte, distancié, y voit autre chose aujourd’hui.

Ma passion pour l’album me vient aussi de là.  Car « la passion, l’émotion, la sincérité, en un mot le surgissement de la beauté ne sont ni prévisibles ni réductibles à des genres littéraires.2 »

Ainsi, je me souviens que les livres de Martine m’ouvraient les portes d’un paradis multicolore avant tout peuplé d’images. Sans doute parce que mon apprentissage de la lecture était tout neuf et qu’il m’était plus facile de lire les images. Je savais que je pouvais y prendre ce que je voulais. La présence des mots n’était pas désagréable dès lors qu’ils restaient à leur place et qu’ils n’envahissaient pas trop l’espace. Affranchie du texte, je plongeais donc dans les images de Martine embellit son jardin3.

martine embellit son jardinElles me comblaient, m’enveloppaient. Je m’attardais sur chaque image en quête du moindre détail, le rose des crocus, les délicats pétales des myosotis, le soleil couchant. Je m’arrêtais tout à fait page 14, happée par l’image centrale d’une Martine sereine, rêveuse, baignée de lumière au milieu d’un jardin explosant de couleurs. Je pouvais sentir l’odeur des fleurs, entendre le bruissement des feuillages. Cet œil, par lequel ma conscience captait l’image, devenait haptique4, sensible aux couleurs, aux tissus, au pelage des animaux. Je devenais un personnage du livre.

Enfant, j’aimais les collections. Je collectionnais donc les livres de Martine. Chaque nouveau livre, chaque page tournée était un peu comme la découverte d’un nouveau tableau. Mes lectures étaient aussi des lectures d’anticipation, celle d’un début et d’une fin heureuse. Je souriais à l’avance. Le plaisir n’en était pas réduit pour autant. La vérification de l’hypothèse, devenue une certitude au fil des albums et des relectures renforçait le plaisir intellectuel. Je déambulais ainsi dans la galerie d’instants festifs. Tout alors me semblait possible dans le monde de Martine : manger gâteaux et glaces à profusion pendant les anniversaires, changer de robe à chaque occasion, faire de la danse classique, partir en voyage, me déguiser et bien sûr réussir tout ce qui était entrepris. Ces histoires me fascinaient tellement que je croyais que je les vivais en personne et que mon futur serait à cette image.

Les souvenirs de mes lectures ne me reviennent que tant que le livre est fermé. Dès que j’ouvre à nouveau ces livres, je suis bien en peine de retrouver le plaisir d’alors. Et pourtant, ces albums ont été les premiers à éveiller ma curiosité, mon imaginaire, point de départ d’une exploration des sentiments qui m’habitaient enfant, une découverte qui ne supporte aucune explication rationnelle.

Pour moi, aussi paradoxal que cela puisse paraître, lire Martine c’était oser l’aventure, l’aventure d’un monde normal. Je trouvais extraordinaire ces vies de famille tranquilles avec ces linges bien rangés dans l’armoire, ces mamans modèles, ces maisons de poupées où rien ne manque, cette harmonie, ces temps délivrés des contraintes, des peurs et des disputes de la vie réelle. Martine correspondait à une image rassurante du monde qui me convenait alors. Je retrouvais le même personnage au fil des nouveaux numéros. Une relation de familiarité s’instaurait entre lui et moi au fil des séries. Martine restait la même et ne vieillissait pas. J’étais sûre de ne pas la perdre. A l’inverse, les livres de la comtesse de Ségur et des contes m’inquiétaient.

                   Lire Martine confinait ainsi au ravissement dans tous les sens du terme.

              Ravie d’abord par une lecture identitaire, je me mirais dans le miroir de celle que je voulais être alors. Comme Martine, je voulais être danseuse. Martine petit rat de l’opéra5 m’offrait une profusion d’images où se succédaient les postures des danseuses. Chaque position était expliquée : j’apprenais avec Martine.

                Ravie par les images de la nature, terrain de jeu de Martine et ses amis. C’était un peu comme ouvrir une fenêtre au printemps sur une campagne ensoleillée. Mon attachement d’alors s’explique sûrement parce j’ai passé ma petite enfance à la campagne et que la plupart des histoires de Martine semblaient se dérouler hors des zones urbaines.

                Ravie ensuite parce que les livres m’offraient des horizons nouveaux, me confirmant à la fois dans la conscience de ma différence d’enfant face aux adultes et m’offrant un ailleurs à moi. Il me semblait que pour me construire, j’avais besoin de mettre des choses bien à l’abri du regard extérieur, d’avoir des secrets. C’était un peu comme si mon histoire, celle que je m’inventais au fil des lectures, alimentée de moments choisis de mon quotidien, avait besoin d’ombre pour grandir jusqu’à posséder suffisamment de force pour affronter le monde extérieur. A l’image des souvenirs de Michèle Petit, la lecture des albums de Martine « était pour moi très proche de l’art des cabanes6 ». Je me cachais pour mieux jouer avec mes représentations du monde.

                  Le ravissement qui s’opérait enfin ne se situait plus dans les mots ni tout à fait dans l’image des albums mais au-delà, dans un temps et un lieu autre, au-delà du livre. Ma lecture oscillait dans un « non-lieu du texte 7 » ou plutôt de l’image, entre ce que jinventais, ce que j’altérais de mes lectures8.  

             C’est ainsi que je lisais Martine à la fête des fleurs9. J’y retrouvais l’un de mes souvenirs les plus chers, la fête des mousselines de mon enfance. A chaque lecture, le même phénomène se répétait, je m’arrêtais sur la double page où défile le char fleuri de Martine. Là, l’image du cortège abolit la pliure au centre, débordant d’une page à l’autre. Suivant le mouvement de l’œil, j’étais spectatrice dans le public de la page de gauche et suivait le char de Martine, à droite, guidée par le dessin pour enfin devenir le personnage de Martine au centre, image idéalisée de la petite fille que j’étais. Le livre se faisait ainsi album de photos souvenirs. Je n’allais jamais plus loin, le livre se terminait là pour moi. J’en découpais plus tard les images pour les remodeler et les agencer à ma guise. « Braconner sur les terres de l’auteur 10 », briser le livre et le reconstruire, telle était mon activité favorite. Je façonnais ma propre histoire en reconstruisant mes souvenirs. Je rentrais dans le livre comme on entre en soi. Aujourd’hui encore, je serai bien en peine de raconter l’histoire de cet album car me reviennent d’abord les rues de mon enfance, décorées de mousseline aux couleurs chatoyantes.martine et la fête des fleurs

                  J’ai lu Martine jusqu’à ce que mon besoin de sécurité s’éteigne. C’est alors qu’imperceptiblement, la frustration s’est logée dans mes lectures. J’aurai voulu que l’histoire explose et qu’elle me porte plus au-delà du réel. Penser de nouveaux possibles ne se réalisait plus en compagnie de Martine. Mes paysages intérieurs avaient changé. J’avais besoin d’autres mots pour les identifier. A l’univers sans rugosité de Martine, j’ai préféré d’autres livres, d’autres lieux qui m’ont permis de modifier mes capacités de jouer avec le réel et l’irréel, le dit et le non-dit et ce faisant de m’ouvrir au monde et à l’altérité.

1 Rabier Benjamin.

2 Saint-Dizier Marie, 2009, Geneviève Brisac – Correspondance, Le pouvoir fascinant des histoires, Autrement, page 225.

3 Delahaye Gilbert, Marlier Marcel, 1970, Martine embellit son jardin, Casterman.

4 Alary Viviane et Chabrol Gagne Nelly, 2012, L’album le parti pris des images, Presses Universitaires Blaise Pascal, page 5.

5 Delahaye Gilbert, Marlier Marcel, 1972, Martine petit rat de l’opéra, Casterman.

6 Petit Michèle, 2007, Une enfance au pays des livres, Didier Jeunesse, collection Passeurs d’histoires, page 96.

7 De Certeau Michel, 1990, L’invention du quotidien – 1.arts de faire, Gallimard, page 250.

8 Ibid.

9 Delahaye Gilbert, Marlier Marcel, 1973, Martine à la fête des fleurs, Casterman, page 18-19.

10 ROUXEL Annie & Gérard LANGLADE Gérard, (2004). Le sujet lecteur, lecture subjective et enseignement de la littérature, Actes du colloque Sujets lecteurs et enseignement de la littérature, Presses Universitaires de Rennes, page 58.

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