Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur : itinéraire d’une traduction

 to kill a mocking bird     ne tirez pas sur l'oiseau moqueur

Si l’on souhaitait illustrer les difficultés de la traduction, l’ouvrage de Nell Harper Lee serait emblématique. To kill a mockingbird a fait l’objet de trois traductions françaises sous des titres différents : Quand meurt le rossignol en 19611, Alouette je te plumerai2 en 1989 et Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur en 20053, version analysée dans la présente étude. C’est avant tout le signe d’une difficulté réelle à rendre l’œuvre originelle. Les différentes traductions sont le résultat de plusieurs niveaux de contraintes découlant à la fois du statut incertain de l’œuvre et de son évolution progressive au sein de l’espace littéraire.

Ouvrage adressé à deux publics de lecteur, adultes et enfants, la structure de l’œuvre originale se caractérise par une synthèse remarquable de ces deux publics, due notamment à sa construction narrative. L’histoire est en effet racontée par une femme adulte à travers la voix et le regard de l’enfant qu’elle était. Le roman est donc ambivalent. Cette ambivalence est sans doute une des difficultés du traducteur pouvant alors osciller entre adaptation et traduction, lisibilité4 du texte et intention de l’auteur5. La langue de l’auteur, la transcription de l’accent et de la prononciation des habitants du Sud sont d’autres écueils que les deux précédentes versions avaient gommés, choix sans doute liés à des stratégies éditoriales.

Nell Harper Lee est née en 1926 à Monroe en Alabama. Son père était avocat ainsi que sa sœur.
Elle entame des études de droit avant de partir vivre à New York avec l’intention de devenir écrivain. Elle travaille dans une compagnie aérienne et consacre son temps libre à écrire.
To kill a mockingbird est publié en 1960 et se vend, en un an, à plus de 500.000 exemplaires. Il obtient le Prix Pulitzer en 1961. Ce livre a été traduit dans une trentaine de langues et s’est vendu, à ce jour, à plus de trente millions d’exemplaires. Il a également été adapté au cinéma par Robert Mulligan, deux ans plus tard et a obtenu trois oscars. Son titre français est Du silence et des ombres.Ce fut pourtant la seule œuvre publiée de Nell Harper Lee, dont la vie reste aujourd’hui encore très mystérieuse.plaidoirie

Au-delà de la question autobiographique de l’œuvre sur laquelle on reviendra et des valeurs religieuses dont elle est emprunte, sa dimension juridique est importante et perceptible dès la citation de Charles Lamb, poète et essayiste anglais, mise en exergue par l’auteure : « Lawyers, I suppose, were children once. » Avant le point d’orgue que constitue le procès et, plus encore, la plaidoirie d’Atticus, nombre d’exemples révèlent que le droit et le système juridique forment le «squelette»6 du roman.

On peut qualifier To kill a mockingbird de roman initiatique et, par là-même, édifiant. Sa structure repose sur la liaison de deux figures de l’effroi, l’une imaginaire, à travers le prisme des jeux enfantins, l’autre réelle, via la confrontation des enfants à l’injustice des hommes.

En 1932, dans la petite ville de Maycomb (Alabama), Atticus Finch avocat, veuf, élève ses deux enfants, Scout, âgée de six ans, et Jem, âgé de dix ans, avec l’aide de Calpurnia, la gouvernante noire de la maison. boo

Leur jeune ami Dill est fasciné par les récits de Jem sur la « maison hantée » où habite un mystérieux voisin Boo – Arthur Radley, cloîtré par ses parents. L’antre close de Boo obsède les enfants. Boo, c’est l’étranger logé au cœur du familier, l’ailleurs né ici, la vérité dissimulée sous le spectacle faux de la réalité. Même quand Arthur Radley n’est plus au centre de la curiosité des enfants, Boo n’est jamais loin.

L’histoire de Tom Robinson, cet homme noir accusé à tort d’avoir violé une jeune fille blanche et qu’Atticus défend à son procès, raconte en creux le sort d’Arthur. Discrimination, injustice, enfermement sont les abstractions aux effets bien réels qu’apprennent à connaître les jeunes Finch à travers le destin de ces hommes dissemblables en apparence.

les enfantsDeux « oiseaux moqueurs » que les hommes civilisés s’acharnent à détruire malgré leur évidente innocence.L’apparition finale du fantôme providentiel de Boo métamorphose le spectre en ange tutélaire.

Dans ce roman, l’auteure renoue avec ses souvenirs d’enfance. La toile de fond est la société américaine des années 30, plus particulièrement celle forgée par la mentalité sudiste. L’Alabama décrit par Harper Lee est dévasté par la crise économique de 1929. Etat tourné vers l’agriculture, il est en effet durement touché par la baisse des revenus des fermiers pendant la Grande Dépression. Le roman contient de nombreuses allusions à cette situation tel que la présence de « two dumpy country-women in straw hats sitting in a Hoover cart »7. La famille Cunningham, fermiers endettés, symbolisent d’une façon encore plus prégnante la pauvreté du Sud puisqu’elle ne peut payer autrement qu’en nature les services rendus par Atticus Finch : « The Cunningham are country folks, farmers, and the crash hit them hardest »8.

Le contexte d’écriture est en quelque sorte récurrent. L’action du roman se situe à une époque où les lois « Jim Crow » (sobriquet désignant les personnes noires en référence à la chanson Jump Jim Crow), promulguées entre 1876 et 1964, régnaient en maître absolu. Lois ségrégationnistes basées sur la doctrine « separate but equal » – « séparés mais égaux », elles imposèrent notamment une sévère ségrégation dans tous les lieux et les services publics. Le roman en rend parfaitement compte. La population noire n’habite pas Maycomb mais « les Quartiers », terme utilisé dans les plantations pour désigner les lieux où vivaient les esclaves. Il n’y a pas d’enfant noir à l’école que fréquentent Jem et Scout ni d’adulte noir dans le jury qui va juger Tom Robinson.

Dans l’extrait choisi pour la présente étude9, Harper Lee montre avec finesse et habileté comment, lors d’une discussion dénonçant la persécution des Juifs par Hitler, le racisme contre les personnes noires est exprimé en toute conscience dans la parole d’un enfant : « they’re supposed to change money or somethin’, but that ain’t no cause to persecute’em. They’re white, ain’t they ? »10.

Au moment de la publication du livre en 1960, les états du Sud étaient encore partiellement régis par ces lois, reprises plus tard en Afrique du Sud sous le nom « Apartheid »… C’est en effet l’époque des grandes marches pacifiques organisées par Martin Luther King pour les civils rights et le boycott des bus notamment en Alabama par des personnes noires11. ImpressionCommenter ou lire l’œuvre aujourd’hui renvoie également à une réalité immédiate, l’assassinat en 2012 du jeune Trayvon Martin12, habitant de la Floride, par un vigile, acquitté à ce jour. C’est dire comme ce genre de roman était à la fois courageux et indispensable en tant qu’outil pédagogique et historique à l’époque de sa parution. Harper Lee est ainsi parvenue à écrire un roman universel, lisible à tout âge et de quelque nationalité que l’on soit. Il est régulièrement étudié dans les collèges et lycées américains. Il demeure malheureusement d’actualité. 

Des enjeux de traduction à la hauteur de la diversité des registres littéraires de la langue source.

Si le traducteur « n’est pas là pour juger, il est là pour comprendre ».13

Son habileté réside alors dans ses capacités à identifier le vocabulaire, le niveau de langue, le style et,

La présence d’expressions propres à la langue anglaise est la première difficulté rencontrée par le traducteur. Il s’agit par exemple des verbes à préposition (« phrasal verbs »): worn out, put down, taking away, do away, snapp off, turn around. Chaque particule indique une direction ou un mouvement transposé le plus souvent en français par un chassé-croisé un peu moins gracieux.

L’expression « What’s eatin’you ? » formulée par Jem14 constitue, quant à elle, une difficulté liée au sens de la phrase. Est-ce l’expression d’une indignation ou d’une inquiétude ?

La question se pose également de la conservation ou non de certains noms américains tels que « the Grit Paper » ou le titre de la chanson « Sweetly Sings the Donkey ». L’ablation totale ou partielle, l’adaptation d’éléments culturels peut se révéler une façon adéquate de traduire en tenant compte du public cible. Le risque serait néanmoins d’engendrer alors « de véritables caricatures d’un espace culturel bien défini et qui doit être rendu dans toute sa spécificité ». Il conviendrait donc ici de conserver les termes anglais afin de préserver la même couleur locale15, au risque de désorienter un temps le jeune lectorat. La présence de mots composés construits avec un verbe en « ing » ou bien un adjectif tels que « a day’s water-carrying », « word-conscious » sont difficilement transposables en français sauf à utiliser des modulations ou des expressions équivalentes souvent moins élégantes.

Deux styles de narrations sont à l’œuvre dans cet extrait comme dans l’ensemble du roman, le dialogue direct et le discours de narration. Cette structure narrative constitue un second écueil mais est aussi un élément substantiel qu’il conviendrait de restituer dans la version française de l’œuvre.

La séance d’actualité débute par une réflexion de Scout au travers de laquelle la voix de l’adulte qu’elle est devenue se fait entendre ; il s’agit d’expliquer l’intérêt d’un exercice scolaire avant de relater l’événement réel: « Each child was supposed to clip an item from a newspaper, absorb its contents, and reveal them to the class ». L’utilisation du verbe « to suppose » au passif imparfait n’est pas anodine. Le lecteur comprend implicitement que l’enfant est tenu de se conformer à la consigne et qu’il n’est pas acteur dans l’enseignement dispensé. L’emploi de ce temps laisse également présager de la vanité d’une telle méthode et ce faisant le propos ironique du narrateur, qu’il est nécessaire de retranscrire en français.

Le champ lexical moral et religieux avec l’emploi du mot « evil », du verbe « overcome » témoigne d’une certaine mission de l’éducation américaine de l’époque. Le propos est dogmatique: « This practice alledgedly overcame a variety of evils ». Trouver l’équivalent de l’expression « a variety of evils » en français n’est pas aisé car le langage est avant tout caractéristique d’une époque. Il s’agit presque d’une métaphore filée, religieuse, que l’on retrouve dans l’utilisation de l’expression « an inquiring soul », qui mérite néanmoins d’être restituée en français. D’abord pour le propos qu’elle suggère : le salut de l’enfant naturel ne réside que dans l’éducation, rédemptrice. Ensuite, parce que les sous-entendus moraux sont exprimés avec un vocabulaire suffisamment subtil pour créer un décalage ironique entre cette présentation théorique et la réalité vécue, révélée par le dialogue qui suit entre le professeur et les enfants. Ceci est d’ailleurs accentué par l’utilisation de l’adjectif « profound »16 dans la phrase exprimant la pensée de Scout : « The idea was profound, but as usal, in Maycom, it didn’t work very well ». Le terme est moins courant que « deep » et dévoile une ironie. Il s’agirait donc de retrouver une transcription semblable en français, l’enjeu étant de préserver néanmoins la lisibilité du texte, « premier critère de la littérature et de la traduction pour la jeunesse ».17

L’utilisation du discours indirect libre par la voix de Scout est une façon de montrer que l’enfant retranscrit une autre parole, celle de la narratrice devenue adulte. Ce procédé permet en outre de conserver la charge émotionnelle du propos et donne une impression d’immédiateté : « One maniac and millions of German folks. Looked to me like they’d shut Hitler in a pen instead of letting him shut them up »18. Il ne s’agit pas à proprement parler d’une difficulté de traduction mais d’une stratégie stylistique à identifier et conserver dans la langue cible afin, une fois de plus, de ne pas altérer le propos sous-jacent de l’auteur. Le procédé est en effet habile.

En choisissant un narrateur enfant qui échappe aux normes autant par ses limites de discernement que par ses capacités narratives – « Jem was worn out» au lieu de « Jem was exhausted » – , l’auteur est libre d’exprimer une vision du monde détachée des discours convenus, libre de dénoncer les excès de la société. Puisque Scout ne maîtrise pas la langue du pouvoir, le lecteur n’a pas de raison de douter d’elle ou de ce qu’elle présente comme étant vrai. Le lecteur peut également s’identifier au personnage. La lecture l’invite alors à s’interroger par la voix de Scout sur les incohérences de son professeur à propos de la population noire. Miss Gates condamne en classe les persécutions contre les Juifs mais ne considère pas la ségrégation comme une forme de persécution reposant sur des préjugés. Scout s’étonne en rapportant les propos de Miss Gates, entendus à la sortie du tribunal: « I heard her say it’s time somebody taught’em a lesson, they were gettin’ way above themselves, an’the next thing they think they can do is marry us. […] how can you hate Hitler so bad an’then turn around and be ugly about folks right at home ».19L’étude de cet extrait montre en outre que le roman s’adresse autant à un jeune lectorat qu’à un lectorat adulte.

Au même titre que l’utilisation du langage vernaculaire, le procédé de la double narration devient donc une arme à double tranchant, outil bien affûté qui sert la visée de l’auteur, sans parler des effets hautement humoristiques qu’elle produit lorsque le propos est celui du jeune Cecil.

La richesse du texte source réside en effet dans l’utilisation du langage vernaculaire, de « sociolectes »20 du sud des Etats-Unis, expression des hiérarchies sociales de l’époque. Ecueils substantiels de la traduction, ces éléments en constituent précisément sa raison d’être. Ces éléments sont d’autant plus importants que les personnages ne sont décrits que par leurs actes ou leurs paroles.

Lorsque Cecil Jacobs présente à la classe le fait d’actualité qu’il a choisi, ses propos débutent par « Old Hitler », signe d’une habitude orale familière qu’il convient de restituer en français car il suscite d’autant plus le rire chez le lecteur qu’il se souvient du discours de Scout sur l’importance de l’éducation. Les faits de langue résident aussi dans les erreurs de prononciation des mots, sans doute parce que l’enfant ne maîtrise pas tout à fait leur sens. Il énonce « Old Hitler has been prosecutin’ the…” au lieu de « persecuting » ou « govamint » au lieu de « government ».

La récurrence des élisions dans le discours des enfants de l’école est propre à exprimer à la fois un langage enfantin mais aussi le langage des enfants du « deep South » : « Yes ma’am », « Nome » au lieu de « No » ou « he’s puttin’’em in prisons… » ou encore « Ain’t no cause to persecute them. They’re white, ain’t they? » ou enfin une forme d’exagération propre à l’enfant dans l’expression « real red in the face ».

C’est également un procédé linguistique que l’on retrouve dans le discours de Jem et Scout, permettant alors à l’auteur de restituer l’accent du sud à l’oreille du lecteur tels que21 « Watcha stuffin’ for » pour « What are you stuffing for », « Musta » pour « Must », « Ain’t she » au lieu de « aren’t she » ou encore « wanta ask you » pour « want to ask you ».

Autant d’expressions familières qu’il conviendrait de transcrire en français afin de restituer une ambiance mais aussi l’intention de l’auteure car la diversité du style et des langues est plus qu’efficace dans la dénonciation des travers de la société sudiste. Tout l’enjeu pour le traducteur est alors de « veiller, dans la mesure du possible, à la préservation de l’identité culturelle de l’œuvre traduite, à la préservation de l’autre, de son altérité »22 afin de ne pas engendrer « un affadissement culturel »23 sous prétexte d’une traduction cibliste, vidant ainsi de tout sens le propos de l’auteur. Mais comment restituer l’accent du sud sans risquer de créer un langage impropre ?

L’extrait étudié est ainsi singularisé par l’utilisation de répertoires linguistiques très divers qui exacerbent d’autant plus les difficultés inhérentes à toute traduction que certaines expressions ne trouvent aucun équivalent en français. Or, la portée universelle de l’œuvre est liée non seulement aux questions qu’elles posent mais également à la façon dont elles sont posées. Comment dans ce cas rendre la parole et le style de l’auteur sans altérer son propos ?

Une traduction « soignée » mais non « cibliste ».

Malgré une traduction « soignée » du texte d’Harper Lee, il semble bien que la traduction opte ici pour le maintien de l’identité originelle du texte.

Si la traductrice qui actualise le texte français de 1989 prend acte, dans la postface du roman, à la fois du style particulier d’Harper Lee et des contraintes qu’il suppose, la stratégie affichée est bien de restituer l’esprit du texte : « tout ce qui pouvait être conservé l’a été afin que le lecteur se sente réellement dans le [deep South ] ».24 En cela, l’intention de traduction correspond à la tendance actuelle d’une préservation de l’étrangeté et de l’authenticité du texte source25, sans projection sur la nature du lecteur.

Le traducteur a conscience de toute la subtilité du texte mais la retranscrit en atténuant le sens notamment au niveau du discours moral et de l’humour.

Par exemple, la modulation proposant « le père Hitler » pour « Old Hitler » est-elle aussi irrévérencieuse et immédiate que l’adjectif « Old » l’est en anglais ? D’autres possibilités telles que « le vieux », « l’autre » auraient pu être envisagées mais elles n’ont pas non plus le sens immédiat de l’anglais.

Dans un autre registre, les choix de traduction de certaines parties narratives de l’extrait conduisent à moduler quelque peu le propos originel lorsque la voix adulte de Scout s’immisce dans le propos de l’enfant.

Le champ lexical religieux est en effet moins perceptible dans la présentation de l’exercice scolaire au début de l’extrait, page 378. L’expression « a variety of evils » fait l’objet d’une modulation avec l’emploi du mot « maux », « absorb » devient « assimiler ».

De même, l’utilisation de l’adjectif « profound » dans la phrase de Scout « the idea was profound » n’est pas anodin et est généralement moins courant dans ce type de contexte. Il a son utilité puisqu’il permet, on l’a vu, de créer un décalage risible entre le discours dogmatique de la méthode d’apprentissage et la réalité du dialogue qui suit. D’autant plus qu’il s’agit du jugement d’une enfant. Sa traduction par l’adjectif « bonne » en français atténue cet effet. On constate le même phénomène pour la traduction du mot « burden » ou du verbe « reveal » traduits respectivement en français par « charge » et « raconter ». Les expressions « good posture » et « poise » sont sous traduites en français par « bien se tenir » et  «  prendre de l’assurance ». On y perd la charge du propos dogmatique. Même si l’humour de la situation demeure, la dénonciation par la dérision d’une certaine conception de l’éducation est moins aiguisée que dans la version anglaise.

L’adaptation de la phrase « Little Chuck Little, a hundred years old in his knowledge of cows and their habits » en « Little Chuck Little, un vieux de la vieille en matière d’élevage des vaches ». La traduction a le mérite de conserver le nom anglais « Little Chuck Little » et la transposition grammaticale est adaptée au sens de l’expression de départ. Elle permet ainsi de maintenir l’effet comique de la description du personnage. L’humour réside ici dans le fait que le personnage n’est décrit que par les actes qu’il accomplit et non tout à fait par ses particularités physiques. On comprend néanmoins en filigrane que Chuck est sûrement très petit, ce qui ajoute au risible de la situation, compte tenu de la nature de ses connaissances.

La traduction se révèle inégale et ce faisant modifie le niveau de langue et atténue les accents de l’oralité, si importants dans le texte source.

En effet, l’analyse du dialogue français de l’extrait montre que le discours familier populaire et enfantin est plus ou moins conservé. Les erreurs syntaxiques de Cecil Jacobs, liées aux suppressions des « ne » négatifs, sont préservées : « qu’y savent pas se laver tout seuls, j’crois que les crétins y savent pas rester propres ».26 Les élisions portant sur des mots ou des lettres sont bien mieux restituées que dans la précédente version : « oui, ma’ame », « J’suppose qu’y savent », « j’crois », «  des fois qu’y voudraient lui faire des histoires ».

Les erreurs de prononciation des mots sont habilement retranscrites en français de façon à restituer le langage enfantin et très familier. « Old Adolf Hitler has been prosecutin’ the » devient « le père Adolf Hitler y prosecute les »  ou bien « govamint » devient « gouvament » en français. La phrase « he’s puttin’’em in prisons… » fait l’objet d’une modulation « il les fourre en prison ».

« Whatcha stuffin’ at » devient « pourquoi tu te bourres comme ça ». Le niveau de langage « parlé » est adéquat à celui de la langue anglaise. D’autres exemples restituent l’immédiateté du langage telle que la modulation de « you hear me » en « tu piges ». Le chassé-croisé favorise ici le maintien d’un langage vernaculaire, propre aux échanges entre jeunes.

D’autres exemples montrent également la volonté de la traductrice de rester au plus près du texte anglais. Des noms américains tels que the « Grit Paper » ou le titre de la chanson « Sweetly Sings the Donkey » sont conservés dans la version française de l’extrait. Le maintien des éléments culturels permet de préserver l’ambiance locale. La traductrice opte ainsi en faveur d’une ouverture du lectorat français en lui permettant de s’initier aux accents de la langue, en gardant par exemple la précision d’origine sur la prononciation du mot « Donkey » : « en prononçant [Dunkey] ». Il ne s’agit donc pas de faire œuvre de bienséance mais bien de faire confiance au lecteur sur son discernement, quelque soit on âge et sa culture.

Mais les procédés linguistiques propres à la langue source sont toutefois inégalement reproduits.

En effet, quelques oublis sont à noter comme « Nome » qui devient étrangement « Oui ». Il aurait mieux valu traduire par « Ouais » qui aurait été plus proche du texte source.

Le discours indirect libre utilisée pour exprimer la pensée de Scout dans la phrase « Looked to me like they’ed shut Hitler in a pen instead of letting him shut them up » n’est pas conservé. « Il me semblait que » renvoie à un langage plus précieux et moins expéditif que la pensée immédiate de l’enfant. On y perd la charge émotionnelle liée au propos. Une fois de plus, la parole enfantine est calquée de façon plus prégnante en français sur le modèle adulte qu’en anglais.

La plupart du temps le registre de l’oralité est celui du français littéraire moyen, surtout la parole de Jem et Scout, sur traduite.

Il s’agit peut-être ici d’accentuer une forme de hiérarchie sociale liée au langage, beaucoup moins visible dans le texte source entre les enfants. « Why sure » devient « Tout à fait ». Une traduction par « bien sûr » ou « pour sûr » aurait peut-être été mieux adaptée au niveau de langue. Il en va de même pour le verbe « worn out » qui devient « fourbu ». La transposition d’un verbe à préposition en adjectif est classique en traduction mais ici, l’adjectif choisi crée un niveau de langage différent, beaucoup moins familier qu’en anglais. De même, la version française de « wanta ask you somethin’ » est moins directe et immédiate que l’anglais du fait de l’utilisation du conditionnel : « Je voudrais te poser une question ». « Je peux te demander un truc » aurait été plus adapté au parlé des jeunes. « and be ugly » devient également « se montrer odieux » dans les propos de Scout. Les mots enfantins et caricaturaux de Scout décrivant son professeur par « she got real red in the face » n’ont pas le même sens caricatural et risible en français : « elle en était toute rouge ». La parole enfantine est alors calquée sur le modèle adulte.

Le niveau de langue est à nouveau aseptisé et ne restitue pas les discussions des enfants entre eux.

Il semble alors que la version française oscille entre lisibilité, niveau de langue et le maintien d’une forme « d’exotisme ». On voit bien que c’est au détriment des saveurs dialectales puisque les sonorités et le rythme du langage si typique du sud des Etats-Unis sont partiellement gommés. C’est aussi sans doute une façon de négocier avec les écueils de la langue vernaculaire et de la subtilité du texte source. I. Hausser convient en effet, dans la postface de l’ouvrage, de la « quasi impossibilité de restituer la langue de l’auteur, de retranscrire l’accent et la prononciation des habitants du Sud ».27L’intention ne semble donc pas de « domestiquer » le texte source ni de gommer « tout ce qui fait écart »28 mais plutôt d’accompagner le lecteur vers « l’altérité et la complexité »29 en proposant un texte clair et lisible, plus « soignée ».

Ainsi, même si les « sociolectes » utilisés par Harper Lee sont remaniés, l’ambiance et l’esprit du « Deep South » est préservée. Ce faisant, le texte français restitue une réflexion générale de l’œuvre, implicite, sur la hiérarchie sociale existant entre les personnages, qu’ils soient blancs ou noirs. En cela, la version française fait effectivement œuvre d’authenticité.

La double voix du texte source, orchestrée par le personnage de Scout et la voix de son narrateur adulte, est parfois restituée de façon confuse en français. Cela résulte d’un choix de traduction : une même nature de vocabulaire et de niveau de langue est parfois utilisée pour faire entendre l’enfant et l’adulte qu’elle est devenue.

Même si la parole de l’adulte s’invite régulièrement à travers celle de l’enfant dans les parties narratives du texte anglais, il s’agit avant tout de relayer l’enfant que la narratrice n’est plus. Le lecteur perçoit plus nettement qu’il s’agit d’un propos enfantin éclairé par la conscience adulte. Certainement parce qu’un décalage constant est maintenu dans le vocabulaire des interventions orales de Scout, beaucoup plus naïf et familier dans la version anglaise. La structure narrative double est alors évidente. L’histoire est à la fois racontée du point de vue d’une petite fille, la protagoniste, et d’une femme adulte, la narratrice qui écrit, avec la plume d’une romancière.

Dans la version française, puisque les parties narratives et les dialogues sont quelquefois remaniés et calqués sur celle de l’adulte, le choix de traduction engendre une certaine forme de confusion sur l’identité du narrateur ou tout au moins atténue le propos et donne l’impression au lecteur qu’il a affaire au regard d’un enfant surdoué.

La traduction se révèle néanmoins habile. La structure du texte est préservée puisque la version française de l’extrait maintient l’alternance entre les parties narratives et les dialogues. Et même si la traduction « soignée » du texte anglais atténue les effets du texte source, le propos conserve la légèreté du regard enfantin et le poids des réflexions de l’adulte sur les incohérences des hommes. Il permet ainsi à tout lecteur, jeune ou moins jeune, de s’identifier au propos de Scout, qu’il s’agisse de la voix de l’enfant ou celle de l’adulte qu’elle est devenue.

Les références culturelles, l’idéologie de l’auteur mais aussi « l’esprit d’enfance » de l’œuvre demeurent, permettant ainsi une transmission des connaissances du monde, une ouverture à « l’étrangeté » auprès du jeune lectorat. Pour autant, l’intention de la traduction n’est pas de niveler le texte. Elle s’appuie sur les capacités de discernement du lecteur. Le pacte de lecture instaure alors un dialogue entre l’œuvre et son lecteur préservant ainsi son caractère universel. Le jeune lectorat y trouve des outils « pour favoriser une meilleure compréhension du monde ».30 N’est-ce pas le propre de tout livre pour enfant ainsi que l’énonce V. Ezratty.31

Et pourtant, la tâche à accomplir pour la traductrice était de taille. Car le propre de l’œuvre d’Harper Lee est de réussir l’adéquation parfaite de la forme et du fond, de la matière et de l’idée. En cela, il s’agit d’un œuvre de génie.

Et puisque « traduire fidèlement, c’est trahir »32, on conviendra aisément ici que la préservation de l’œuvre ait supposé des écarts permettant sa survie. Car traduire c’est « accepter que l’écrit, celui qui est censé resté, demeure labile à jamais, susceptible d’être interprété par le traducteur, puis le lecteur, c’est repousser vigoureusement l’idée d’une œuvre achevée, finale et définitive ».33comment-j-ai-appris-a-lire

1 L.Harper (1961). Quand meurt le rossignol. Trad. G. Béraud. Le livre contemporain. Paris.

2 L.Harper (1989). Alouette, je te plumerai. Trad. I Stoïanov. Julliard. Paris.

3 L.Harper (2005). Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Trad. I Stoïanov, revue et actualisée par I. Hausser. Ed. de Fallois. Paris.

4 H.Debombourg (2011). Les différents procédés de traduction dans la littérature de jeunesse.P.5.http://cle.ens-lyon.fr/anglais/les-differents-procedes-de-traduction-dans-la-litterature-de-jeunesse-121391

5 J.Mundey (2008). IntroducingTranslationStudies, theoriesandapplication. Routledge. P. 73-75 à propos de la théorie sur la fidélité

au texte source de Katherin Reiβ.

6 C.D. Johnson (1994). Understanding to kill a mockingbird: A Student Casebook to Issues, Sources, and Historic Documents. The Greenwood Press.

7 L. Harper (1982). To kill a mockingbird. Grand Central Publishing. P. 180.

8 L. Harper (1982). To kill a mockingbird. Grand Central Publishing. P. 27.

9 L. Harper (2005). Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Ed. de Fallois. Paris. P. 378 à 381.

10 L. Harper (1982). To kill a mockingbird. Grand Central Publishing. P. 329.

11 F.Silei (2011). Le bus de Rosa. Sarbacane.

12 Le monde. 19/07/2013. Doc. En ligne http://www.lemonde.fr/idees/article/2013/07/19/la-floride-et-son-permis-de-tuer. Consulté le 3/01/2014.

13 A.Desarthe (2013). Comment j’ai appris à lire. Editions Stock. P.151.

14 L. Harper (1982). To kill a mockingbird. Grand Central Publishing. P. 331.

15 M. Constantinescu (2008). Traduire pour les enfants des contes Moose et Inuits. Editura universităţii din Suceava. P.3.

16 L. Harper (1982). To kill a mockingbird. Grand Central Publishing. P. 327.

17 H.Debombourg (2011). Les différents procédés de traduction dans la littérature de jeunesse. P. 5.http://cle.ens-lyon.fr/anglais/les-differents-procedes-de-traduction-dans-la-litterature-de-jeunesse-121391

18 L. Harper (1982). To kill a mockingbird. Grand Central Publishing. P. 329.

19 L. Harper (1982). To kill a mockingbird. Grand Central Publishing. P. 329.

20 J-M. Gouanvic(2005). Analyse sociologique comparée de Huckleberry Finn. N°16. De la lettre à l’esprit : traduction ou adaptation ? Revue Palimpseste. P. 162.

21 L. Harper (1982). To kill a mockingbird. Grand Central Publishing. P. 330.

22 H.Debombourg (2011). Les différents procédés de traduction dans la littérature de jeunesseP. 6.http://cle.ens-lyon.fr/anglais/les-differents-procedes-de-traduction-dans-la-litterature-de-jeunesse-121391

23 Idem. P. 3.

24 Idem

25 H.Debombourg (2011). Les différents procédés de traduction dans la littérature de jeunesse. P. 3.http://cle.ens-lyon.fr/anglais/les-differents-procedes-de-traduction-dans-la-litterature-de-jeunesse-121391

26 L.Harper (2005). Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Trad. I Stoïanov, revue et actualisée par I. Hausser. Ed. de Fallois. Paris. P.379.

27 L.Harper (2005). Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur. Trad. I Stoïanov, revue et actualisée par I. Hausser. Ed. de Fallois. Paris. P.442.

28 I. Nievre-Chevrel (2009). Introduction à la littérature de jeunesse. Didier Jeunesse. Collection Passeurs d’histoires. P.91.

29 R.Oittinen (2000). Translating for children. Garland Publishing.P.75.

30 H.Debombourg (2011). Les différents procédés de traduction dans la littérature de jeunesse. P. 4.http://cle.ens-lyon.fr/anglais/les-differents-procedes-de-traduction-dans-la-litterature-de-jeunesse-121391

31 Idem.

32 P.Veyne (2012). Virgile L’Enéide. Albin Michel les Belles Lettres. P.15.

33 A.Desarthe (2013). Comment j’ai appris à lire. Editions Stock. P.164.

                                                                                                                                                                 par Banoury

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