Analyse de la série Martine: quel pacte de lecture et pour quel lecteur ?

lanniversaire

« Il n’existe pas de recette pour assurer la pérennité des héros de littérature de jeunesse et si c’était le cas, bon nombre d’auteurs s’en seraient emparés pour assurer le succès durable de leurs œuvres1. » 

Le Peter Pan de J.M. Barrie2 paru pour la première fois en 1902 continue de séduire les enfants même si la connaissance du personnage tient aux multiples adaptations de l’histoire, notamment au cinéma3. Les personnages des contes de fées, quant à eux, bravent les siècles en s’accommodant d’attributs nouveaux. Il ne va pas de soi cependant que des personnages créés dans un contexte historique donné parviennent à prospérer en dehors de leur temps. Pourtant, des personnages fictifs, fille ou garçon, ont réussi à franchir les frontières linguistiques, culturelles et temporelles et s’inscrivent dans le patrimoine littéraire des enfants d’hier et d’aujourd’hui. La seule évocation d’un nom suffit pour raviver le souvenir de lectures d’enfance alors que le nom de l’auteur s’est parfois perdu dans les limbes de notre mémoire.

Il en va ainsi de Martine, héroïne de série depuis 1954, date de parution du premier album, Martine à la ferme4 aux éditions Casterman. Traduite dans plus de trente langues et vendu à plus de 100 millions d’exemplaires5, la série s’est dotée chaque année d’un nouveau numéro jusqu’au décès de son illustrateur Marcel Marlier en 2011. Avant de débuter sa collaboration avec l’écrivain Gilbert Delahaye pour cette série, Marcel Marlier illustra des ouvrages destinés aux écoliers publiés aux éditions La Procure (maison d’édition belge située à Namur publiant des ouvrages religieux et laïques), tel le Livre unique du français et Je lis avec Michel et Nicole et Je calcule avec Michel et Nicole. Les premiers albums de Martine sont d’ailleurs emprunts d’un didactisme proche d’ouvrages scolaires.

Cette sérialité, témoin pérenne d’un certain idéal des années 50-60, n’est en rien caractéristique de l’ensemble de la production. A l’inverse des albums de Martine, la plupart des séries tendent en effet à se rapprocher des normes littéraires actuelles. Alors, pourquoi un tel succès ? Pourquoi Martine, image indétrônable de la petite fille sage, demeure-t-elle une figure emblématique du patrimoine de la littérature de jeunesse ? La surprise est d’autant plus légitime que le personnage est loin de faire l’unanimité. Caricature de la « material girl6 » pour certains, d’une stéréotypie sexuée pour d’autres, la série ne laisse personne indifférent.

Lorsque Sophie Van der Linden étudie les héroïnes de série, elle les inscrit dans une généalogie répondant à une stratégie éditoriale: « la dimension héroïque des personnages féminins  tend plus facilement à s’inscrire dans la dimension éditoriale de l’“héroïne de série à personnage récurrent” qui consiste à : 1. Se centrer sur un personnage principal féminin 2. Inscrire son prénom en titre 3. Répéter le même schéma sur plusieurs livres afin d’en faire une série. Ce concept est loin d’être neuf puisqu’il marque les origines même de l’album, comme en témoigne Mlle Lili, héroïne des albums “Stahl” lancés en 1862 par l’éditeur Hetzel7

Faisant écho à l’analyse de Cécile Boulaire8, la question se pose alors d’un modèle de narration que la série Martine engendre: sa « dimension sérielle réduit-elle irrévocablement ces albums au statut de production industrielle à simple vocation commerciale, ou bien leur permet-elle d’accéder malgré tout au rang d’œuvres ? »

Au-delà de la stratégie éditoriale organisant l’émergence d’une littérature populaire, qu’en est-il du lecteur ? Quelles fonctions la série Martine et l’héroïne remplissent-elles à son égard pour accéder à une forme d’intemporalité, et comment un tel corpus participe-t-il à la formation du système de goût du lectorat ?

*

Dans le domaine de la production sérielle des années 50, les héroïnes se partagent les rôles. D’un côté évoluent les petites filles sages, idéalisées, à l’image de Martine, héritière en cela d’une figure romantique de la littérature du XIXe siècle. De l’autre, le corpus met en scène des petites filles dégourdies, « ces modernes impertinentes »9, telle Caroline, apparaissant pour la première en 1953 dans l’album Youpi et Caroline10. Chaque péripétie que vit ce personnage lui permet d’éprouver son autonomie. Ce faisant, le personnage de Caroline répond « à une demande secrète du lectorat. Ce dernier se plaît à s’identifier […] sans doute en vertu de la capacité du personnage à innover en permanence. »

A la différence de Martine et des personnages qui gravitent autour d’elle, Caroline et ses fidèles amis, animaux anthropomorphes, font rire. Porté par l’image de Pierre Probst, le propos fait place au jeu et à l’imaginaire. Caroline chez les lillipuchiens11, par exemple, met en scène une Caroline tour à tour géante dans un monde de « lillipuchiens » ou bien minuscule au pays des chats « maxi-minets.» Ce n’est pourtant qu’un rêve, Caroline s’est endormie en lisant un livre. Clin d’œil au jeune lecteur expert, l’histoire renvoie à la fois à l’œuvre de Jonathan Swift, Les voyages de Gulliver et à celle de Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles. Le jeu se poursuit ainsi dans le repérage d’autres histoires connues du lecteur, confortant ainsi la « bibliothèque intérieure12» de l’enfant d’alors et celui d’aujourd’hui.

Comme celle des albums de Martine, la trame du récit des albums de Caroline est pourtant récurrente. Chaque titre d’album laisse supposer une structure narrative attendue par le lecteur qui se voit alors rassuré dans ses habitudes de lecture. Chaque histoire évoque une sortie en voiture, des vacances au bord de la mer, la fête du carnaval.

A ceci près qu’invariablement, rien ne se passe comme prévu. Les pages constituent une suite de catastrophes imprévues engendrées par les bêtises des animaux, protagonistes de l’histoire. La nature du pacte de lecture avec l’enfant se profile aisément : « Caroline est le maître d’œuvre (figure d’adulte raisonnable, elle est pourtant éminemment désirable dans la perspective de la projection enfantine : voilà une enfant de 6 à 8 ans, en salopette rouge, qui a sa propre voiture, […] décide […] d’aller visiter un ranch de sa propre initiative !). A ce titre, elle tente de contenir ses amis dans les limites des comportements acceptables. En parallèle, sa horde d’animaux fidèles se charge de transformer tous les actes de la vie courante en […] festival de bêtises […], qui sont autant de catastrophes visuellement spectaculaires offertes à la délectation du lecteur13. »

La dynamique narrative officie en images. Les histoires de Caroline sont essentiellement construites autour « du principe du vacarme visuel, de l’éparpillement du regard 14». Elle est renforcée par une série de petits éléments de textes secondaires qui participent à la récurrence de l’esthétique générale de l’œuvre. 

*

S’agissant de Martine, le pacte de lecture est tout autre. Le personnage évolue dans un monde bien réel idéalisé par les dessins de l’illustrateur. Martine est ancrée dans une réalité. Les décors sont d’ailleurs régulièrement inspirés du quotidien de l’illustrateur15. Elle est « enfant du monde » dans lequel elle vit et dont elle véhicule les valeurs. Martine a des parents, des frères et habite dans une maison. Ce monde est toutefois complètement idéalisé et le personnage lui-même fait figure d’icône.

Dès les premiers albums de Martine à la ferme, Martine à l’école, le personnage occupe le centre ou l’avant-plan de la scène. L’image est régulièrement organisée de façon à centrer la lecture sur Martine. martine et les lapinsAinsi, la composition « en triangle » que l’on retrouve au fil des albums investit-elle le plus souvent la page et focalise invariablement le regard du lecteur sur le visage de Martine. De même, le regard des animaux oriente l’œil du lecteur vers le même visage. L’apparition du trait qui sertit les personnages renforce l’effet de premier plan.Cette organisation perdurera en s’accentuant dans les derniers albums tels Martine et le Prince mystérieux, paru en 2011.martine_prince_mysterieux

Les illustrations, détaillées, léchées organisent ainsi une forme de magnétisme chez le lecteur, comme hypnotisé par le personnage principal. A partir de 1966, l’utilisation d’illustrations à fond perdu dans les albums plus récents et l’investissement de la double-page par l’image consolident cette idée. Le procédé orchestre alors une forme de « spectacularisation16». La prédominance du blanc donne l’impression d’une forme d’éternité, d’universalité des événements se jouant sous les yeux du lecteur.martine et son petit frère Il semble que l’histoire puisse se prolonger à l’infinie comme une vérité perpétuelle. Les aplats des couleurs vives sont abandonnés au profit d’un perfectionnement des attitudes, du drapé, de la représentation des mouvements et d’une mise en relief aux couleurs pastel.martine fait de la musique

Quel pacte de lecture s’installe alors entre l’enfant et Martine ? Et pour quel type de lecteur ?

Les images évoluent en autonomie par rapport au texte tout en lui servant de médiateur. Par l’effet qu’elles induisent, elles agissent comme inhibiteur de l’imaginaire du lecteur, comme si l’attention de celui-ci devait être captée avant de s’attacher à autre chose. Le lecteur est alors une sorte de Narcisse conforté, rassuré par l’image et peut s’abandonner sans crainte au propos didactique du récit. Pourquoi en serait-il autrement puisque la représentation joue essentiellement sur l’évocation des moments agréables de la vie ?

Pierre Bruno énonce que la série serait marquée par une esthétique populaire telle que la définit Pierre Bourdieu : « une représentation réaliste, c’est-à-dire respectueuse, humble, soumise, d’objets désignés par leur beauté ou leur importance sociale.18 » Les premiers albums s’organisent en un ensemble de vignettes autonomes, dissociés du texte, chaque nouvelle page étant elle-même unique. A l’échelle de l’album, l’ensemble n’organise aucune unité narrative et constitue une accumulation de situations mises en image. A la fête foraine, Martine est tour à tour sur un manège, une balançoire, chez le vendeur de nougat. Tout ennui et toute contrainte sont abolis.

Le corpus se caractérise ainsi, non par une autonomie du plaisir esthétique, mais plutôt par la récurrence d’une évocation matérialiste (cf. Pierre Bruno). A la différence des albums de Caroline, aucune référence ne renvoie à d’autres productions intellectuelles ou esthétiques. Il ne s’agit pas ici d’inciter à la réflexion ni d’accompagner la construction d’une culture artistique de l’enfant par le jeu de l’intertextualité mais bien de circonscrire le corpus à un discours d’apprentissage scolaire et social.

L’ensemble des albums ressemble plutôt à un outil parascolaire adapté à des lecteurs débutants. La dissociation des images et du texte dans les premiers albums ralentit le rythme de lecture de l’enfant et participe à la scansion narrative. L’éditeur exploite cet aspect et classe les albums dans une rubrique « premières lectures ». Les ouvrages font également l’objet d’une publication en version cartonnée, au texte raccourci, à l’écriture cursive à destination des enfants de 5-6 ans. Les versions numériques des albums permettent de cliquer sur un mot du texte afin de l’isoler et d’en entendre la prononciation.

Cette dimension didactique se retrouve dans les leçons de comportement et de morale délivrées au fil de la série. La morale est régulièrement stricte, fondée sur une culpabilisation sous-jacente. La plupart du temps, Martine énonce d’ailleurs elle-même cette morale.

Un autre aspect didactique et non des moindres est la répartition nette des rôles sexuels avec un discours strictement orientée vers la jeune lectrice. Par le biais des images mettant en situation l’héroïne ou par des affirmations relayées par le texte, la jeune lectrice se voit imposer un modèle éthique de politesse, de respect des parents, d’obéissance et surtout le goût de l’effort et de courage. Ainsi dans Martine petit rat de l’opéra, le narrateur s’exclame : « Si papa était là, sûr qu’il serait fier de sa petite fille ! » ou bien dans Martine embellit son jardin : « Papa sera bien content quand il verra le travail terminé. »

« On ne naît pas femme, on le devient 19», pourrait être l’idéologie sous-jacente de l’ensemble des albums de Martine – sans la moindre perspective critique, au contraire – tant la série impose un modèle d’« enfant-femme » stéréotypée confinant presque au « dressage » de l’enfant en future mère et femme au foyer modèle. Dans cette logique, de nombreux titres accompagnés de discours moralisant préparent la jeune lectrice à son rôle de future mère, d’épouse : Martine petite maman, Martine fait la cuisine (ce numéro est une série de recette de cuisine et d’explications sur l’apprentissage de la cuisine par Martine). Les textes fonctionnent comme une incitation auprès de la lectrice à aider sa mère dans la gestion des tâches. Plutôt que de jouer en l’absence de leurs parents, les enfants du monde de Martine préfèrent s’occuper de leur petit frère ou bien nettoyer le jardin ou la maison.

Au fil des nouveaux albums cependant, le corpus change et suis les évolutions de la société. Il ne s’agit pas d’une révolution mais d’un changement suffisamment sensible pour que le récit devienne plus littéraire et moins emprunt de marquages sociaux.

Les objets, les vêtements et la coiffure de Martine se modernisent. Martine quitte la campagne pour s’installer en ville. Les représentations discriminantes des premiers albums disparaissent peu à peu (comme le personnage de Cacao, petite fille noire représentée de façon caricaturale dans plusieurs albums). Les corvées domestiques ne sont plus réservées aux femmes ou aux filles : Martine fait la cuisine s’achève sur l’image de son petit frère essuyant ma vaisselle au milieu d’une multitude de verres et d’assiettes. L’image en est presque caricaturale.martine fait la cuisine

La structure narrative se dote d’une progression et de traits romanesques. L’histoire devient plus complexe et les thèmes évoluent : le mystère, l’intrigue, le conflit apparaissent dans les albums des années 80. La représentation du jeune lecteur est modifiée.

Martine a une étrange voisine21 joue avec le vocabulaire de la peur qu’il soit iconique ou textuel. L’étrange voisine est une sorcière mais n’apparaît pas sur la couverture de l’album. Seul le chaudron symbolise sa présence et témoigne d’une volonté des auteurs d’opérer une distanciation littéraire. La présence du collier d’ail et l’étrange fumée sortant du chaudron introduisent le mystère. martine et l'étrange voisineL’histoire n’est plus une glorification du personnage principal. « Le texte joue sur un manque initial que l’héroïne devra combler22», proche en cela des contes : le chat de Martine a disparu. Avec son amie, Martine décide d’explorer la maison de l’étrange voisine dont on dit qu’elle est une sorcière. L’histoire est structurée par une progression géographique correspondant à la visite de la maison et d’une progression plus psychologique. Des indices iconiques laissés dans chaque pièce visitées attestent de la présence de la sorcière (« le cercle de sorcière » symbolisé par les champignons du jardin, la citrouille servant de porte-parapluie, l’étrange liquide de la baignoire, la perspective d’une rangée de portes s’ouvrant sur un balai presque suspendu dans l’espace, la chat noir, etc.). Les illustrations s’emparent de la double-page, orchestrant une progression rythmée du récit.martine et l'étrange voisine 3

Les procédés littéraires s’améliorent encore avec Martine J’adore mon frère !…23  Le thème est annoncé dès l’attitude des deux personnages de couverture. Le titre joue d’ambiguïté avec l’image.

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L’univers de la série n’est plus aussi idéal puisque le thème de l’histoire est ici la dispute. L’enfant lecteur peut facilement s’identifier à l’un ou l’autre des deux enfants tant la situation est proche du quotidien des enfants. Martine construit un château de carte et son frère la taquine jusqu’à détruire sa construction avec un pantin. L’objet du délit se trouve d’ailleurs symboliquement entre les deux enfants en première de couverture. Un peu plus tard la dispute explose à l’occasion d’une moquerie. Martine pousse son petit frère. Blessé, il sera hospitalisé. L’image investit désormais la double page dans les albums. Celui-ci n’y fait pas exception. Le caractère dramatique de l’histoire et la colère sont symbolisés par le choix des couleurs, la vision d’un ciel tourmenté au-delà de la fenêtre, l’aspect de Martine, de plus en plus décoiffée,… Et même si pour chacun des nouveaux albums, la situation finale ramène l’intrigue à une situation rassurante, rationnelle, enfermant peut-être encore l’enfant lecteur dans une nouvelle obligation (« Unis comme les doigts de la main, le frère et la sœur, réconciliés, descendent ensemble l’escalier »), les mutations de la série se caractérisent par un enrichissement des qualités littéraires du récit. Le pacte de lecture a changé. L’histoire renvoie les jeunes lecteurs à eux-mêmes, à leur capacité de s’accepter ou pas dans leurs défauts, de s’autonomiser mais aussi à tenir compte d’une forme d’altérité.

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*

L’univers que Gilbert Delahaye et Marcel Marlier ont construit pour Martine, on le voit est cohérent et porteur de sens, quelque soit le jugement que chacun peut porter sur ce qu’il véhicule.

A l’instar de Caroline, pour lesquelles Cécile Boulaire en émet l’hypothèse, il est possible de considérer que la production sérielle de Martine n’empêche pas la série de faire œuvre, « si l’on accepte de concevoir que c’est, dans ce cas, l’ensemble de la série qui au contraire fait œuvre, et constitue l’échelle à laquelle se construit proprement sa singularité éthique et esthétique ».

La limite, alors, ne semble pas se situer dans la production sérielle mais plutôt dans l’intention, consciente ou inconsciente, que les auteurs et l’éditeur y ont mise. Car au même titre de Probst pour les albums de Caroline, il est clair que les auteurs ont un message à délivrer aux enfants. Il s’agissait d’abord de proposer une représentation de la « belle vie », ainsi que Marcel Marlier le disait lui-même, afin de permettre aux enfants d’apprendre à grandir dans la droite ligne des valeurs des années 50. L’accent est  mis, comme on l’a vu, sur la conception d’une famille traditionnelle où les tâches sont réparties, sur l’éducation, l’école, l’apprentissage en groupe dans un confort matériel qui s’accentue encore dans les numéros des années 60. Mais il s’agit d’avoir avant d’être. Consommatrice, Martine expérimente tout ce que la société lui offre. Et quand il s’agit d’être, cela ne peut être dans sa singularité d’enfant en devenir mais à travers le futur adulte inscrit dans une dynamique sociale de groupe et de genre bien identifiée.

Au-delà, la question se pose également des projections que les images révèlent. La polémique autour des postures du personnage de Martine dans la plupart des albums reste importante. En témoigne les nombreux blogs dénonçant cet aspect de l’œuvre.

Dans Martine embellit son jardin, la posture du personnage est ici d’autant plus troublante que l’image ponctue l’album. L’ambiguïté s’installe à l’observation : habillée de blanc, symbole de pureté, au milieu d’un paysage bucolique, Martine pose lascive, un doigt dans la bouche…martine en robe blanche

 

Cette image n’est pas sans rappeler les fameuses Vivian girls de l’artiste Henri Darger, d’autant que l’ensemble des personnages de Martine sont dotés du même visage. A tel point qu’il est parfois difficile de retrouver l’héroïne parmi les enfants dessinés.

Les petites filles de Darger, aux visages et aux corps identiques se promènent par dizaine, nues ou habillées dans les tableaux. Une première impression de naïveté et de fraicheur laisse souvent la place à un trouble pesant au fil de la découverte des tableaux de cet artiste . Gardons-nous toutefois d’en tirer des conclusions hâtives !henry darger mélange de petites filles

Comment expliquer que la série fasse toujours recette alors que les albums ne sont présents ni en librairie ni en bibliothèque ? Même si le corpus a évolué vers une volonté d’ouvrir l’enfant au monde, même si le dessin a changé et que Martine s’est modernisée, l’ensemble des albums continuent d’être édités à l’identique voire même réédités dans la collection « farandole » d’origine.

Stratégie éditoriale permettant sans doute de fidéliser un lectorat à l’occasion de la disparition de l’illustrateur et de la sortie des Nouvelles aventures de Martine, personnage radicalement différent dans l’image et l’histoire. Le dessin est réalisé en trois dimensions et l’histoire s’organise comme une intrigue policière.une princesse de rêve

Le marché éditorial actuel, on le voit, utilise des mécanismes permettant d’exploiter au maximum les produits littéraires. Et l’une des stratégies, consistant à jouer sur la nostalgie du public, est généralement efficace. Car si l’on considère que les premiers albums de Martine ont été publiés il y a maintenant une trentaine d’années, les enfants d’alors sont maintenant adultes et probablement devenus parents. Dans leur rôle de parents, ils sont les prescripteurs de ce que voient ou lisent leurs enfants. Ainsi, la nostalgie liée à une œuvre peut jouer un rôle dans la transmission faite aux enfants. Le héros acquiert alors un statut transgénérationnel, permettant d’étendre encore le public-cible.

Ce faisant, par les dispositions culturelles qu’ils reproduisent et les marquages qu’ils véhiculent, les albums de Martine offrent un moyen de reproduction des goûts, des intérêts, des comportements des individus et des groupes qui constituent le groupe social.

Voir sur ce point le site de Pierre Bruno.

1 Virole Benoît, psychanaliste et écrivain, De la pérennité des héros pour la jeunesse, in : La revue des livres pour enfants, n°241, juin 2008, pages 95-102.

2 Barrie James Matthew, 1902, The little white bird, Hodder and Stoughton.

3 Walt Disney, 1953, Peter Pan.

4 Delahaye Gilbert, Marlier Marcel, 1954, Martine à la ferme, Casterman, collection Farandole.

6 Source journal L’avenir, www.lavenir.net : Les secrets de Martine.

7 Van der Linden Sophie, Les nouvellesEloïses, in : La revue des livres pour enfants, n°241, juin 2008, pages 125-130.

8 Boulaire Cécile, Des séries en littérature de jeunesse, in : La revue des livres pour enfants, n°256, 2008, pages 114-122.

9 Chabrol Gagne Nelly, 2011, Filles d’album, Atelier du poisson soluble, page 35 ;

10 Pierre Probst, 1953, Youpi et Caroline, Casterman, Hachette.

11 Pierre Probst, 1984, Caroline chez les lillipuchiens, Casterman, Hachette.

12 Bayard Pierre, 2007, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ?, Les éditions de Minuit.

13 Boulaire Cécile, Des séries en littérature de jeunesse, in : La revue des livres pour enfants, n°256, 2008, pages 114-122.

14 Ibid.

15 Source journal L’avenir, www.lavenir.net : Les secrets de Martine.

16 Van der Linden Sophie, 2006, Lire l’album, L’atelier du poisson soluble.

17 Bruno Pierre, 2010, La littérature de la jeunesse, médiologie des pratiques et des classements, éditions université de Dijon, page 149. .

18 Ibid page 150.

19 De Beauvoir Simone, 1947, Le deuxième sexe, Gallimard.

20 Delahaye Gilbert, Marlier Marcel, 1984, Martine à l’école, Casterman.

21 Delahaye Gilbert, Marlier Marcel, 1989, Martine a une étrange voisine, Casterman.

22 2010, La littérature de la jeunesse, médiologie des pratiques et des classements, éditions université de Dijon, page 153.

23 Delahaye Gilbert, Marlier Marcel, 2008, Martin J’adore mon frère !…, Casterman.

24 Von Stockar Denise, Les secrets du héros bien-aimé, in : la revue des livres pour enfants, n°241, 2008, pages 85-94.

25 Virole Benoît, psychanaliste et écrivain, De la pérennité des héros pour la jeunesse, in : La revue des livres pour enfants, n°241, juin 2008, pages 95-102.

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2 Commentaires (+ vous participez ?)

  1. Aurore
    Mar 06, 2015 @ 13:41:47

    Très intéressant et fort éclairant. Merci pour cet article !

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